mardi 17 avril 2018

Conseil du soir (Éphraïm Mikhaël)

Conseil du soir, espoir semble dire ce poète mystique surtout connu de sa famille et de son confesseur...

Nulle pourpre aujourd'hui dans le gris vespéral ;
Le jour meurt simplement comme une âme lassée,
Et voici que du ciel uniforme et claustral
Une paix de couvent tombe sur ma pensée.

J'accepte le conseil religieux du soir
Qui m'édifie un pacifique monastère,
Et mon rêve, oublieux et calme, ira s'asseoir
Au jardin monacal plein de chaste mystère.

Je quitterai le lourd manteau du vain orgueil :
Trop d'autres ont usé l'or de son insolence.
Et je dépouillerai la vanité du deuil :
Tant d'ennuis ont crié que je veux le silence.

Comme un captif hanté par l'espoir suborneur,
Je ne monterai plus sur la Tour idéale
Épier le galop mensonger du Bonheur
Qui vient dans un brouillard de clarté liliale ;

Mais mon Esprit, absous de ses désirs altiers,
Sera pareil aux doux moines mélancoliques
Errants dans les jardins graves des bons moûtiers
Et vieillissant parmi les roses symboliques.

Sonnets spirituels #1 (Anne de Marquets)

Encore un poème bizarre et mystique (en toc) du 16ème siècle

Prenez ores courage, ô craintifs, car voici
Votre Dieu qui vient faire ici son domicile,
Lequel vous sauvera de la puissance hostile,
Et par lui se feront ces belles oeuvres-ci

Les aveugles verront, les sourds oiront aussi,
Le boiteux marchera d'un pied ferme et agile,
La langue des muets sera prompte et facile,
Et vous serez en paix hors de crainte et souci.

Si qu'il faudra changer en coutre les épées,
Pour bêches et hoyaux lances seront coupées,
Ne se trouvant plus lors qui nous vienne assaillir

Bref, nous serons certains d'être heureux à toute heure
Quelle félicité, quel bien peut défaillir
A l'homme, auprès duquel Dieu choisit sa demeure ?

mercredi 11 avril 2018

Les trois dames d'Albi (Paul-Jean Toulet)

Dans cette livraison, un haïku sponsorisé par un office de tourisme 

Filippa, Faïs, Esclarmonde,
Les plus rares, que l'on put voir,
Beautés du monde ;

Mais toi si pâle encor d'avoir
Couru la lune l'autre soir
Aux quatre rues,

Écoute : au bruit noir des chansons
Satan flagelle tes soeurs nues ;
Viens, et dansons.

mardi 3 avril 2018

Le jeune homme et le vieillard (Jean-Pierre Claris de Florian)

Encore un auteur surtout connu de sa famille qui a glosé sur le conflit de générations, la vertu, le vice, le travail et l'imbécilité...

De grâce, apprenez-moi comment l'on fait fortune,
Demandait à son père un jeune ambitieux.
Il est, dit le vieillard, un chemin glorieux :
C'est de se rendre utile à la cause commune,
De prodiguer ses jours, ses veilles, ses talents,
Au service de la patrie.
Oh ! trop pénible est cette vie ;
Je veux des moyens moins brillants.
Il en est de plus sûrs, l'intrigue... Elle est trop vile ;
Sans vice et sans travail je voudrais m'enrichir.
Eh bien ! sois un simple imbécile,
J'en ai vu beaucoup réussir.

mercredi 21 mars 2018

Au peuple (Victor Hugo)

Totor nous lance un appel à la grève...

Il te ressemble ; il est terrible et pacifique.
Il est sous l'infini le niveau magnifique ;
Il a le mouvement, il a l'immensité.
Apaisé d'un rayon et d'un souffle agité,
Tantôt c'est l'harmonie et tantôt le cri rauque.
Les monstres sont à l'aise en sa profondeur glauque ;
La trombe y germe ; il a des gouffres inconnus
D'où ceux qui l'ont bravé ne sont pas revenus ;
Sur son énormité le colosse chavire ;
Comme toi le despote il brise le navire ;
Le fanal est sur lui comme l'esprit sur toi ;
Il foudroie, il caresse, et Dieu seul sait pourquoi ;
Sa vague, où l'on entend comme des chocs d'armures,
Emplit la sombre nuit de monstrueux murmures,
Et l'on sent que ce flot, comme toi, gouffre humain,
Ayant rugi ce soir, dévorera demain.
Son onde est une lame aussi bien que le glaive ;
Il chante un hymne immense à Vénus qui se lève ;
Sa rondeur formidable, azur universel,
Accepte en son miroir tous les astres du ciel ;
Il a la force rude et la grâce superbe ;
Il déracine un roc, il épargne un brin d'herbe ;
Il jette comme toi l'écume aux fiers sommets,
Ô peuple ; seulement, lui, ne trompe jamais
Quand, l'oeil fixe, et debout sur sa grève sacrée,
Et pensif, on attend l'heure de sa marée.

lundi 12 mars 2018

Puisque je vois que mes afflictions (Pontus de Tyard)

Encore un poète surtout connu de sa famille...

Puisque je vois que mes afflictions
Sont au plus haut degré de leur effort,
Et que le Ciel conjuré à ma mort
A tout malheur me guide,
Regrets, soupirs, plaints, pleurs, et passions,
Je vous lâche la bride.

Je n'ai espoir que mon cri entendu
Puisse adoucir la fière cruauté
De ma déesse, et dame de beauté,
Mais ce mal me console,
Que c'est bien peu, m'étant déjà perdu,
De perdre ma parole.

Je sens couler et les jours, et les nuits,
Mais non l'effort de l'ardeur s'apaiser
De mes soupirs, ou la mer s'épuiser
Des larmes que je pleure,
Car le penser, sujet de mes ennuis,
Toujours en moi demeure.

Le trait par vous, ô mes yeux, fut reçu,
Qui me blessa au coeur si rudement,
Quand, attiré d'un vain contentement,
Lui fites ouverture.
Las, si par vous, mal cauts, je fus déçu,
Vous en payez l'usure.

Espoir trompeur, inutile secours,
Que je voulus à mes travaux choisir,
Songe illusif, ombre de mon désir,
Ta promesse faillie
Ne m'a laissé du fruit de mes discours
Que la mélancolie.

Je ne tiens point pour comble de malheur,
Car je me suis au deuil tant dédié,
Que j'aie mon bien, et moi-même oublié,
Que triste il me faut vivre,
Mais je me plains, que l'amère douleur
A la mort ne me livre.

Mourir ne puis, hélas, et ne vis point,
Si fais, je vis, misérable, d'autant
Que la douleur, qui me va combattant,
Aux plaints, aux pleurs me mène,
Et n'ai de vie au plaisir un seul point,
Vivant tout à la peine.

Quand je naquis, l'astre de mon destin
Tout incliné à cruelle impitié,
M'éloigna tant des aspects d'amitié,
Que je me hais moi-même.
Ah, je connais, mais trop tard, quelle fin
Prend qui vainement aime.

Laisse-moi seul en ce lieu tourmenter,
Chanson, non, mais complainte,
Car tu ne fais que le deuil augmenter,
Dont mon âme est atteinte.

mardi 6 mars 2018

L'inquiet désir (Anna de Noailles)

De l'amour et du jardinage... Quel programme !

Voici l'été encor, la chaleur, la clarté,
La renaissance simple et paisible des plantes,
Les matins vifs, les tièdes nuits, les journées lentes,
La joie et le tourment dans l'âme rapportés.

Voici le temps de rêve et de douce folie
Où le coeur, que l'odeur du jour vient enivrer,
Se livre au tendre ennui de toujours espérer
L'éclosion soudaine et bonne de la vie,

Le coeur monte et s'ébat dans l'air mol et fleuri.
Mon coeur, qu'attendez-vous de la chaude journée,
Est-ce le clair réveil de l'enfance étonnée
Qui regarde, s'élance, ouvre les mains et rit ?

Est-ce l'essor naïf et bondissant des rêves
Qui se blessaient aux chocs de leur emportement,
Est-ce le goût du temps passé, du temps clément,
Où l'âme sans effort sentait monter sa sève ?

Ah ! mon coeur, vous n'aurez plus jamais d'autre bien
Que d'espérer l'Amour et les jeux qui l'escortent,
Et vous savez pourtant le mal que vous apporte
Ce dieu tout irrité des combats dont il vient...

mardi 27 février 2018

Érythréa (Gérard de Nerval)

L'art de faire un poème avec des noms propres peu communs et rapportant cher au Scrabble

Colonne de Saphir, d'arabesques brodée
Reparais ! Les Ramiers pleurent cherchant leur nid :
Et, de ton pied d'azur à ton front de granit
Se déroule à longs plis la pourpre de Judée !

Si tu vois Bénarès sur son fleuve accoudée
Prends ton arc et revifts ton corset d'or bruni :
Car voici le Vautour, volant sur Patani,
Et de papillons blancs la Mer est inondée.

Mahdéwa ! Fais flotter tes voiles sur les eaux
Livre tes fleurs de pourpre au courant des ruisseaux :
La neige du Cathay tombe sur l'Atlantique :

Cependant la prêtresse au visage vermeil
Est endormie encor sous l'Arche du Soleil :
Et rien n'a dérangé le sévère portique.

samedi 24 février 2018

Ja le matin, qui l'univers redore (Marc Claude de Buttet)

Encore un poète surtout connu de sa famille ! Si tant est qu'elle existe encor !

Ja le matin, qui l'univers redore,
De franges d'or et de perles s'ornoit,
Et doucement tout en roses tournoit
Le char serein de l'Indienne aurore.

Las ! le souci qui sans fin me devore
Aucun espoir de paix ne me donnoit :
Plutôt le jour alors me ramenoit
Mille tormens, et mille mors encore,

Quand derrier' moi, au bout d'un gai preau,
Ma nymphe émeut un orient nouveau,
Qui eclaira mes nocturnes angoisses.

Pardonnes-moi, ô vous, celestes Dieux :
Luire la vi, de corps, de front et d'yeux,
Plus belle encor que ne sont voz Deesses.

mercredi 21 février 2018

Les étoiles éteintes (Auguste Dorchain)

Auguste Dorchain a été et reste surtout connu de sa famille proche. Et ce n'est peut-être pas plus mal...

A l'heure où sur la mer le soir silencieux
Efface les lointaines voiles,
Où, lente, se déploie, en marche dans les cieux,
L'armée immense des étoiles,

Ne songes-tu jamais que ce clair firmament,
Comme la mer a ses désastres ?
Que, vaisseaux envahis par l'ombre, à tout moment
Naufragent et meurent des astres ?

mercredi 7 février 2018

Ne vous étonnez point si mon esprit qui passe (Jean de Sponde)

Petit poème baroque, vraiment baroque...

Ne vous étonnez point si mon esprit qui passe
De travail en travail par tant de mouvements,
Depuis qu'il est banni dans ces éloignements,
Tout agile qu'il est ne change point de place.

Ce que vous en voyez, quelque chose qu'il fasse,
Il s'est planté si bien sur si bons fondements,
Qu'il ne voudrait jamais souffrir de changements
Si ce n'est que le feu ne pût changer de place.

Ces deux contraires sont en moi seul arrêtés
Les faibles mouvements, les dures fermetés :
Mais voulez-vous avoir plus claire connaissance

Que mon espoir se meurt et ne se change point ?
Il tournoie à l'entour du point de la constance
Comme le ciel tournoie à l'entour de son point.

dimanche 21 janvier 2018

Tu sommeilles, je vois tes yeux sourire encor (Charles Guérin)

Le dénommé Charles Guérin, décédé en 1907, est désormais surtout connu de sa famille.
Le poème ci-dessous explique pourquoi la postérité l'a soigneusement évité
.

Tu sommeilles, je vois tes yeux sourire encor.
Ta gorge, ainsi deux beaux ramiers prennent l'essor,
Se soulève et s'abaisse au gré de ton haleine.
Tu t'abandonnes, lasse et nue et tout en fleur,
Et ta chair amoureuse est rose de chaleur.
Ta main droite sur toi se coule au creux de l'aine,
Et l'autre sur mon coeur crispe ses doigts nerveux.
Ce taciturne émoi flatte ma convoitise.
Ta bouche est entrouverte et ton souffle m'attise
Et le mien qui s'anime agite tes cheveux.

Vivant sachet rempli de nard, de myrrhe et d'ambre,
Tu répands tes parfums irritants dans la chambre.
Je te respire avec ivresse en caressant,
Comme un sculpteur modèle une onctueuse argile,
Ton corps flexible et plein de jeune bête agile.
La lumière étincelle à tes cils, et le sang
Peint une branche bleue à ta tempe fragile.
La courbe qui suspend à l'épaule ton sein
Emprunte aux purs coteaux nocturnes leur dessin.
Ta peau ferme a le grain du marbre et de la rose,
Et moi je dis tout bas, pendant que je repose
Mon regard amoureux sur tes charmes choisis :
"La gazelle couchée au frais de l'oasis
N'est pas plus douce à voir que la femme endormie,
Et les lys du matin jalousent mon amie."